Chroniques de mars 2014

… ou les noires lectures de François Joly

 

La rivière d’acier de T. Jefferson Parker

Calmann-Lévy - Traduit de l’américain 21,90

Ce n’est pas récent mais l’utilisation de la frontière avec le Mexique et l’ouest des Etats Unis est devenue un fonds de commerce primordial pour beaucoup d’écrivains américains, tous genres littéraires confondus. De nos jours, le western a presque disparu et s’est transformé en scénarios ou polars souvent apocalyptiques que le cinéma et la télévision reprennent à satiété. Chicago, New York ne sont plus que des décors épisodiques au profit d’autres grandes villes américaines qui permettent de dégager de nouvelles ambiances. Ainsi, au monde, il n’y a rien de comparable à ces presque quarante millions de californiens séparés par une frontière au-delà de laquelle vit une des nations les plus touchées par la pauvreté. L’état le plus riche agit comme une pompe aspirante vers l’état le plus pauvre et les villes frontalières, de part et d’autre, sont les lieux de tous les excès délictueux. Y faire régner l’ordre et une certaine morale relève d’une gageure et, être flic là, d’une mission impossible. Drogues, armes, argent sale, prostitution, politiciens véreux, meurtres, règlements de compte, fonctionnaires corrompus, comment faire pour s’en sortir ? Des deux côtés de la frontière des flics essayent de s’entendre pour monter un énorme coup de filet. N’est-ce pas perdu d’avance ? On est dans la démesure ! Un coup d’épée dans l’eau ? Pourtant, il faut bien…

 

Rompre le silence de Mechtild Borrmann

Éditions du masque - Traduit de l’allemand  18, 90€

Ça fait mal, à la suite de la mort de son père, de découvrir en triant ses papiers que l’homme, respecté et admiré, n’était pas insensible aux charmes d’une autre femme que sa mère et qu’il avait de graves relations avec les nazis durant la guerre. Voilà un problème qui doit tarauder beaucoup d’allemands bien qu’ils ne soient pour rien dans les errements horribles et inavouables de leurs géniteurs. On ne parle guère des états d’âme de nos voisins germaniques à ce propos et ce polar agit comme du poil à gratter pour ceux qui voudrait éluder la question. Il décrit les ravages que l’idéologie nationale socialiste a produits parmi les jeunes allemands d’avant et pendant la guerre, détruisant les amitiés et les amours. Si des hommes et des femmes ont su se dresser contre le raz de marée des théories nazies, il leur en a coûté l’opprobre de la société, la colère et le mépris de leur famille, la haine parfois de leurs meilleurs amis ou de leur grand amour. Impossible d’être antiraciste, de sauver des juifs, même des enfants. Cela se traduisait par la déportation, voire la mort après dénonciation des proches. Metchtild Bormann enfonce le clou sans ménagement et décrit avec une forte acuité l’éclatement d’un groupe d’amis. Femme de lettre étonnante, elle dirige un restaurant à Bielefeld dans le Rhin inférieur. C’est son premier livre traduit en français. Une réussite !

 

À l’école de la nuit de Louis Bayard

Éditions Le Cherche Midi - Traduit de l’américain  20€

Ce thriller plonge dans l’Angleterre du XVIème, époque où les savants qui exploraient la philosophie et la théologie et diverses sciences comme la physique et l’astronomie se forçaient à ne pas dépasser les frontières de l’étude et de la réflexion car c’était prendre le risque d’être condamné par l’Eglise. Ce ne fut pas le cas de Thomas Harriot, mathématicien et astronome de génie, grand successeur de Galilée. Il aurait même laissé un courrier susceptible de dévoiler l’importance de ses travaux et de ses réflexions. Cela ouvre la voie, de nos jours, à des recherches par des historiens, des passionnés qui, pour certains, sont guidés par des motifs loin de la seule ambition d’éclairer le passé. Il s’ensuit une course poursuite malsaine entre des bons et des mauvais dont le cheminement fait appel à des codes ésotériques et s’appuie sur des secrets historiques. On se prend au jeu d’une intrigue remarquablement ficelée où s’entrelacent la grande Histoire et une fiction dont on a de la peine à faire la part de l’authentique et de l’inventé. Un roman à conseiller à ceux qui auraient la patience d’aller sur Internet pour étudier les centaines de références qu’introduit l’auteur qui, dans ses remerciements en fin du livre, écrit qu’il tient à remercier les nombreuses personnes qui lui ont permis de devenir moins bête. Un bien beau roman où plane, en plus, une belle histoire d’amour.

 

Raylan de Elmore Leonard

Rivages Thriller - Traduit de l’américain  20€

Elmore Leonard se situe dans le peloton de tête des grands auteurs de polar de la planète et des écrivains américains en particulier. Son œuvre globale est impressionnante, soit des dizaines et des dizaines de romans, des centaines de nouvelles et des scénarios de grande qualité. Les metteurs en scène les plus prestigieux l’ont porté à l’écran avec des acteurs comme Burt Lancaster, Richard Widmark, Clint Eastwood, Glenn Ford, Charles Bronson, Paul Newman, Candice Bergen…La majeure partie de ses romans ont été publiés chez Rivage. Il s’est éteint à quatre-vingt-sept ans à Détroit dans le Michigan, en 2012. Raylan Givens est un super flic qui revient  plusieurs fois dans ses romans. Dans cet ouvrage qui porte son nom, il arrive dans le Kentucky avec un mandat fédéral pour mettre sous les verrous un trafiquant de drogue mais, avant qu’il mette la main sur le truand, celui-ci est découvert dans la baignoire d’un hôtel où, baignant dans une partie de son sang, on l’a déposé après lui avoir prélevé un rein. On pourrait croire que ce n’est qu’une histoire de trafic de vente d’organe mais l’opération a été bien faite et le rein est en attente de versement d’une rançon. Déjà, cela suffirait à construire un roman mais ce diable d’Elmore Leonard enchaîne les coups tordus montés par des protagonistes très spéciaux dont une jeune femme championne de poker. Un vrai régal !

 

Insomnies en noir :  Les meilleures nouvelles policières américaines 2013 sélectionnées par Harlan Coben

Belfond Noir - Traduites de l’américain  22€

La nouvelle est un récit court qui en quelques pages va à l’essentiel à l’inverse du roman qui développe des descriptions et des faits annexes. La nouvelle se doit d’être captivante, sans vocabulaire superflu et la chute finale percutante et inattendue. Elle a été un genre littéraire très prisé en France, probablement parce qu’elle était éditée, autrefois, dans des journaux quotidiens ou des recueils d’éditions populaires. Elle est beaucoup moins utilisée de nos jours alors que les américains en sont très friands. Guy de Maupassant demeure le grand maître de la nouvelle auprès des lecteurs et des écrivains. C’est l’auteur français le plus adapté au monde au cinéma et à la télévision. On peut aussi citer Anton Tchekov coupable de plus de six cents nouvelles, Julio Cortazar à lire absolument.  Dans ce gros volume qui nous intéresse, Harlan Coben a choisi une vingtaine de nouvelles plus passionnante les unes que les autres où les auteurs rivalisent d’une originalité démentielle au point qu’on peut se demander où ils vont chercher tout cela. Certains signataires de ces textes sont totalement inconnus en Europe mais ils écrivent dans des journaux et magazines de grande diffusion en Amérique et c’est un plaisir de découvrir des écrivains qui, un jour, passeront l’Atlantique pour leur premier roman traduit en Français.