Chroniques de janvier 2014

… ou les noires lectures de François Joly

 

Le tueur se meurt  de James Sallis

Rivages / Thriller  - Traduit de l’américain 20€

D’abord, on découvre un type curieux, solitaire, malade. Il faut un moment pour se rendre compte qu’il est en perte de vitesse, rongé par une maladie qui devrait l’inciter à se préoccuper plus de lui que de ses obligations professionnelles. Ensuite, on assiste aux difficultés d’un flic qui n’arrive pas à se situer dans une enquête qui n’a aucun sens. Enfin, un troisième protagoniste apparaît et, le moins qu’on puisse dire réside dans sa situation peu commune : ce gamin de dix ans, abandonné par ses parents, vit seul dans son appartement et réussit à gagner sa vie en trafiquant par l’intermédiaire d’Internet ; on a de la peine à y croire, on se demande avec effroi si cela est vraiment possible et c’est à la fois merveilleux et terrifiant. Ces trois individus n’ont aucun rapport et pourtant… Il ne faut pas déflorer le suspense de ce roman noir étonnant, roman qui possède la capacité de nous embarquer dans une histoire presque surréaliste, collant à la réalité grâce à ce moyen inouï qu’est la Toile. Encore un aspect nouveau d’Internet où l’extraordinaire coexiste avec l’exécrable. On sait qu’on est bien loin, très loin, d’en avoir épuisé toutes les possibilités. Alors le quotidien se banalise peu à peu et l’histoire de chacun vient se greffer sur celles des autres et le lecteur est pris au piège de l’invraisemblable qui devient possible.

 

Coyotes de Robert Crais

Belfond / Noir - Traduit de l’américain 22€

C’est la mode pour beaucoup d’auteurs américains de situer leurs romans, ces dernières années, à la frontière des Etats Unis et du Mexique. Les grands auteurs de polars n’échappent pas à cette tendance d’autant que la Californie du sud est un haut lieu de la criminalité. Les gangs les plus divers s’affrontent et s’accoquinent, souvent entre eux, pour se livrer à tous les trafics et, si la drogue et la prostitution restent leurs fonds de commerce, une autre activité aussi florissante se développe, l’exploitation des immigrés clandestins. Au-delà d’un polar formidable, Robert Crais se sert de la réalité sulfureuse pour dénoncer une situation absolument abjecte où les malheureux fuyant la misère de leur pays d’origine après avoir payé des sommes énormes pour voyager dans des conditions proches des wagons nazis se retrouvent vendus kidnappés, assassinés après que leur famille et leurs amis sont vampirisés jusqu’au dernier dollar. Elvis Cole, le détective récurrent d’une douzaine de polars tous parus chez Belfond, accepte de récupérer une jeune femme et son copain. Il ne sait pas dans quoi il s’embarque mais son pote Joe Pike intervient et lui, il ne fait pas de détail, aidé par un Joe Stone, un autre comparse qui est loin d’être un manchot. Dans un climat angoissant qu’on devine tiré de faits divers authentiques, ça fait du bien que les salauds en prennent plein la gueule.

 

Mon Parrain de Brooklyn de Hesh Kestin

Seuil  - Traduit de l’américain  21,50 €

Brooklyn est l’un des cinq arrondissements de New York.  Deux millions et demi d’habitants rassemblent les ethnies les plus diverses. Un quart de cette population est composée de juifs. Ils ont gardé leurs traditions, leur religion, leur sens de la communauté mais n’ont pu échapper aux maux de la société contemporaine. Petite et grande délinquance, vendeurs de drogues, hommes de mains cruels, femmes faciles, prostitutions, bars et boîtes de nuit équivoques, sont contrôlés par des maffieux juifs qui n’ont rien à envier à leurs homologues italiens dont ils ont copié les méthodes. Etudiant pauvre, Russel est brillant et sans histoire mais le caïd le plus puissant et le plus redouté du grand banditisme juif va s’enticher de lui. Il ne comprend pas comment cet homme âgé lui voue une telle considération. Cela s’accentue lorsque le gangster disparaît d’une façon mystérieuse alors qu’il a désigné le jeune homme comme successeur. Ainsi se crée une situation peu ordinaire. Le jeune homme, au lieu de voir les fidèles compagnons du patron se retourner contre lui, reçoit leur appui et leurs conseils pour gérer la manne financière, le luxe inouï, les rapports avec les gangs. Un livre plein d’un humour juif épatant, remarquablement traduit avec les mots essentiels du yiddish. Un polar où les salauds peuvent avoir des sentiments humains, contrariant pour les manichéens mais diablement agréable à lire.

 

La fille de la pluie de Pierric Guittaut

Série Noire Gallimard  -  Traduit de l’américain  14,90 €

Cela fait longtemps qu’on n’avait pas lu un roman noir aussi ancré dans le terroir, écrit par quelqu’un qui vit dans la France profonde, le Berry. Certes, on n’échappe pas au thème traditionnel du citadin dont la voiture rend le dernier soupir au fond de la cambrousse un soir d’orage. Bien sûr, on retrouve le thème des rivalités campagnardes entre des familles dont les exploitations sont voisines et qui ne s’adressent la parole que pour s’invectiver. Evidemment, on retrouve les histoires de chasse, les sangliers qui défoncent les cultures, les paysans qui boivent trop, les bagarres de bistrot,  les coqs de village qui en font des tonnes, les femmes délaissées qui couchent avec le premier venu ou s’éprennent du beau garçon dont le seul défaut est d’appartenir à la famille ennemie. C’est bien l’image caricaturale que les séries télévisées transmettent à longueur d’année. Il pourrait y manquer la soupe de poireau, pomme de terre et céleri et la piquette de rouge. Non, tout y est, même le poêle à bois, la gnôle bue après le pinard pour augmenter l’ivresse, les regards concupiscents et incestueux. Alors qu’est-ce qui fait qu’on aime ce roman ? Tout simplement parce que tous ces clichés traduisent le malaise d’un monde paysan qui se sait condamné et qui sait aussi que tout le monde n’en à rien à foutre. Ultime témoignage de gens en voie de disparition. Noir c’est noir ! Il n’y a plus d’espoir.

 

Casher Nostra de Karim Madani 

Seuil - 19 €

Anoukka – en hébreu, la fête de la lumière, grand moment hébraïque - est un quartier-ghetto d’Arkestra, ville cosmopolite qui pourrait être Paris. Arkestra est le nom d’un Big Band construit par Sun Ra, pianiste et compositeur, qui, à la tête de cet orchestre, a produit plus de deux cents disques. Sun Ra professait une philosophie cosmique et sa musique hante ce roman qui retrace la vie de Max, un petit dealer de marijuana. Avec lui on plonge dans un monde peu exploité par les auteurs de polar, celui des juifs qui se sont entassés dans des quartiers ou des villes à la périphérie de la capitale. Dans ce ghetto, les gens vivent repliés sur eux-mêmes, ce qui n’empêche pas qu’au sein de ces populations se retrouvent les graves problèmes de nos banlieues dont le grand banditisme qui supervise un foisonnement de petits délinquants pour lesquels tous les moyens sont bons pour garder la tête hors du sac. Max est malade ; il consomme une partie de l’herbe qu’il vend ; il lui faut beaucoup d’argent pour faire soigner sa mère. Max fait parti de ces démerdards à l’affût de tout ce qui peut lui permettre d’augmenter son petit négoce jusqu’au jour où il se lance dans une grosse opération. Le jackpot ! C’est là que les ennuis commencent. Un polar très noir qui nous fait découvrir une communauté qui ne fait pas parler d’elle mais qui souffre. Un document.