Chroniques d'octobre 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

Dernier convoi pour Buchenwald de Roger Martin

Le cherche Midi - 19 €

S’il n’avait pas reçu le prix Sang d’Encre en 2008 avec Jusqu’à ce que mort s’ensuive, Roger Martin serait un des auteurs les mieux placés pour ce présent roman qui, plus qu’un polar, est un poignant témoignage sur la déportation et ses dérives. Militant communiste, Martin sait revenir, à l’image de Didier Daenincks, sur l’histoire officielle pour en dénouer les entrelacements qui pervertissent la vérité. De tous temps des historiens de pacotille ont dénaturé le passé. C’est parfois sans espoir de correction tant ce que l’on enseigne aux jeunes dans les lycées n’est que la pâle image des grandes fractures vécues par des millions d’hommes : première et deuxième guerre mondiale, Indochine, Algérie. Maintenant, dans nos guéguères orientales, c’est l’armée qui filme ses propres actions. Finis les reportages par de grands reporters. Les télévisions, se tirant une balle dans le pied, se gargarisent en clamant l’authenticité de ce que l’armée veut bien nous digérer. Roger Martin se fait grand témoin d’un drame révolu. Au-delà d’une écriture parfaite qui se met au service d’une fiction/réalité atroce, son polar est un véritable document que tous les enseignants devraient lire et conseiller à leurs élèves car Roger Martin est non seulement un très grand écrivain mais sa sincérité est exemplaire. Il sera à Sang d’Encre les 15 et 16 novembre. Un habitué fidèle, à la bibliographie pleine de richesse !

 

Le vignoble du diable de Philippe Bouin

Presses de la cité - 20,50 €

Il ne faut avoir aucun sens moral pour enterrer au sommet du mont Brouilly le cadavre d’un homme égorgé. Pour deux raisons : la première, parce que ce n’est évidemment pas un accident mais un assassinat, la deuxième, parce que c’est polluer sans vergogne les vignes d’un des grands crus du Beaujolais. Une enquête va être menée en parallèle avec celle de la police par un juge à la retraite, Archibald Sirauton. Vous parlez d’un nom. Et oui, Philippe Bouin donne dans l’humour du terroir, dans la tradition des  Marcel Grancher et Frédéric Dard. On lit son livre comme on boit un bon Beaujolais, comme celui qu’on nous versait dans un ballon avec une tranche de saucisson dans les anciennes halles lyonnaises. On déguste le livre d’un auteur à la bibliographie impressionnante car Bouin a beaucoup écrit, ses romans ont connu un grand succès populaire. Il est l’auteur des enquêtes de Sœur Blandine, de Dieudonné Danglet et de Comptine en plomb, prix polar du festival de Cognac. Alors qu’il se déclare athée en politique, Philippe Bouin évolue dans le microcosme local avec l’aisance d’un natif du pays bien qu’il soit belge et ayant vécu sa jeunesse à Calais. En quinze ans, il a su s’adapter, s’immerger dans le patois et, bien entendu, déguster le Beaujolais authentique. Au-delà du roman policier, il nous livre un document éminemment sympathique sur sa terre d’adoption.

 

Le livre du roi de Arnaldur Indridason

Métailié - 21 €

Les fans d’Arnaldur Indridason ne retrouveront pas dans ce roman son héros récurent, le policier Erlendur Sveinson qui lui a permis d’être un des auteurs scandinaves le plus connu et un best-seller dans le monde entier. Ici, c’est un jeune étudiant disciple d’un éminent professeur d’université qui part à la recherche du précieux Livre du roi, une œuvre, véritable trésor, faite de récits qui décrivent les mythes fondateurs germaniques. On devine l’importance que peut représenter un tel ouvrage pour les résidus humains du nazisme et, à une époque où ils se cachent derrière des mouvements d’ultra droite dans tous les pays, combien il est urgent d’asseoir leur légitimité sur des fondements historiques. Prêts à tout, des nervis à la solde de gens qui les téléguident ne s’embarrassent pas de scrupules, le meurtre pour eux n’étant qu’un détail. L’étudiant et son professeur vont s’allier pour parcourir l’Europe et pour retrouver ce document dont la place essentielle se situe dans la grande bibliothèque de Reykjavik, la capitale de l’Islande. Ils vont connaître de très durs moments. Indridason est historien, journaliste et critique de cinéma. Ce livre a été publié en Islande en 2006 ; c’est très bien que Métailié fasse paraître ce roman si différent des polars que nous connaissons. Il étonnera ceux qui attendent la publication des polars d’Indridason mais ils seront encore plus persuadés que cet amoureux des livres est un très grand écrivain.

 

On ne joue pas avec la mort de Emily St. John Mandel

Rivages/Thriller -  Traduit de l’anglais (canada) 21€

Ce thriller est à la fois une étude de caractères et un polar angoissant avec une multitude d’actions et de rebondissements qui en font un ouvrage étonnant, sortant de l’ordinaire. Chaque personnage fait preuve d’ambiguïtés et ce n’est pas le protagoniste principal qui échappe au tableau. Col blanc dans une grande entreprise, il voit, du jour au lendemain, transférer son bureau au sous-sol de l’immeuble où il disposait, dans un des derniers étages, d’un site superbe. Sans plus d’explication, sa secrétaire travaille ailleurs. Sa hiérarchie se tait, ses collègues l’évitent. Pour ne rien arranger, sa fiancée, par deux fois annule leur mariage, la veille. Enfin, quand elle se décide et qu’il semble que le voyage de noces sera fantastique dans une petite île italienne peu de temps après leur arrivée, elle rentre à New York. Le pire n’est pas encore consommé car sa cousine, chérie dans sa jeunesse, qui l’a entrainé dans diverses escroqueries, lui fait un chantage odieux. Avec quelques cadavres en prime et des situations dignes de Kafka, on pourrait estimer que trop c’est trop. La coupe est pleine mais l’auteur jongle de tout cela avec une dextérité extrême, une facilité d’écriture qui fait savourer ce polar déroutant où on prend parti pour ce pauvre délinquant tant il ne mérite pas tout ce qui lui arrive et dont le point final du livre est  un soulagement.

 

Silo de Hugh Howey

Actes Sud - Traduit de l’américain 23€

Cet ouvrage de Science Fiction a sa place dans notre chronique polar pour la simple raison que la trame y est policière et que tout au long de ce véritable thriller les genres se croisent. On sait qu’Actes Sud fondée près d’Arles par Hubert Nyssen, romancier de grand renom et éditeur, a connu le succès en éditant la romancière russe, Nina Berberova, l’américain Paul Auster et dernièrement Millénium, le polar suédois de Stieg Larsson dont les tirages prodigieux ont assuré l’aisance financière à la première maison d’édition qui eut le courage de s’installer en province. Silo est un véritable raz-de marée aux Etats-Unis où les critiques sont dithyrambiques. Si les deux autres livres de la trilogie annoncée sont aussi forts que le premier, peut-être assisterons-nous, en France, au même cyclone d’édition. Un des aspects très intéressant de ce livre est qu’il a été publié aux Etats Unis à compte d’auteur par Hugh Howey, capitaine de yacht, qui a mis pied à terre pour se lancer dans la littérature. Silo est donc son premier roman, un ouvrage où le suspense est constant. Le sujet est à la fois terrifiant et réaliste dans un futur où l’homme ayant saccagé sa planète est forcé de créer de nouveaux sites pour exister. Ayant manqué le grand challenge de sauver son univers en instaurant des règles écologiques, il n’a d’autres solutions que de se replier sur lui-même. Une belle leçon à méditer.