Chroniques de août & septembre 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

L’arc-en-ciel de verre de James Lee Burke

Rivages / thriller - Traduit de l’américain 22 €

Dave Robicheaux est devenu au fil des ans un personnage familier de nos lectures polardeuses. Il s’est tellement immiscé  dans notre culture du vieux sud américain que, grâce à lui, nous avons appris beaucoup sur les mœurs actuelles de nos frères cajuns. Nos descendants français de la Louisiane ne constituent pas  le gratin du rêve américain, loin de là, mais contre vents et marées, ils arrivent à perdurer dans un climat tropical fait de moiteur, de moustiques, de bayous et de flots indisciplinés où l’alligator vindicatif  n’est pas loin. Robicheaux fait partie de ces êtres sympathiques faisant régner la loi à sa manière parmi une population où la bière et le bourbon suppléent  à une eau guère potable. C’est le dix-huitième épisode des aventures de cet adjoint à une ravissante shérif qui doit tempérer les actions souvent très limites de son insaisissable collègue. Il enquête sur les assassinats d’une douzaine de jeunes femmes. Son affaire se complique car sa propre fille adoptive s’est entichée d’un personnage peu reluisant qui trempe dans des magouilles en relation avec son enquête. Un polar qui dégage un souffle étonnant comme si, à notre époque, se retrouvaient des personnages de westerns dans un décor d’Autant en emporte le vent.

 

Meurtre à la sauce cajun de Robert Crais

Belfond Noir - Traduit de l’américain  20 €

Nous retrouvons les deux privés californiens Elvis Cole et Joe Pike qui se déplacent en Louisiane suite à la demande d’une star people de la télévision qui, née sous X, veut connaître l’identité de sa mère et, par conséquent, de toute sa famille. Ce n’est pas facile, on le sait, de connaître ses origines dans ce cas mais c’est encore plus compliqué lorsque vient se greffer sur une enquête, somme toute banale, des agissements relevant du grand banditisme. On se trouve en pays cajun et le livre prend une tournure tout à fait particulière pour nous français car les noms des lieux et des gens reflètent un passé lointain de l’immigration française. Dans cette Amérique profonde, nos descendants s’accrochent  à leur territoire souvent inhospitalier et se livrent à des activités illicites dans un climat moral et physique que la moiteur exaspérante de l’été n’arrange pas. Les personnages locaux mais aussi les visiteurs paraissent englués dans ce décor de marais, d’eau, d’herbes sauvages déplaisantes, de moustiques, d’orages cycloniques, de tortue crocodile géante. Peu à  peu, on se dit que pour vivre là il faut une sacré dose d’optimisme. Robert Crais nous livre un roman très décalé par rapport à ses épatantes péripéties californiennes. C’est le propre d’un très grand auteur.

 

L’affaire du tarot de Pieter Aspe

Albin Michel - Traduit du néerlandais (Belgique) 18 €

Le commissaire Van In nous est familier avec son adjoint l’inspecteur Versavel, un excellent policier que sa sexualité tourmente. Ils évoluent dans le cadre de Bruges, la Venise du nord, une des villes les plus belles du monde, où des canaux romantiques serpentent entre des édifices chargés d’histoire. Pieter Aspe est né là, y réside et, à l’occasion d’une douzaine de polars d’une très grande tenue, il nous fait pénétrer au sein d’une certaine bourgeoisie flamande qui derrière les façades médiévales superbement conservées se livre à des activités que la morale et le droit pénal condamnent. Van In est éminemment sympathique mais ce n’est pas un saint, sa propension pour la bonne chère et surtout la bière lui réservant des matins peu lumineux mais comme il est un enquêteur hors pair, sa hiérarchie le supporte. Il est éperdument amoureux de sa femme, une superbe juge d’instruction avec laquelle il travaille, ce qui ne va pas sans créer des points de discordes car, administrativement, c’est la dame la patronne. Ils enquêtent sur des meurtres non élucidés vingt ans auparavant et se heurtent à des secrets de famille, des histoires de mœurs, le tout corsé par la rivalité entre les divers corps de police. Un des meilleurs romans du maître flamand du suspense.

 

Moi, Alex Cross de James Patterson

JC Lattès - Traduit de l’américain 22 €

Alex Cross est inspecteur de police à Washington, de même sa compagne. Ils travaillent ensemble et vivent un amour fou. Ce serait une situation paradoxale si, depuis quelques aventures, ils n’avaient pas prouvé leur efficacité. Dans ce livre, écrit à la première personne, Alex Cross décrit son enquête lui-même et ce n’est pas une enquête ordinaire puisque qu’il s’agit du meurtre de sa propre nièce. Lui que l’on a consulté  comme  profileur éminent lors de précédentes affaires, lui le docteur en psychologie, n’est pas du tout à l’aise dans ce cas ; peut-on être le policier plongé dans une histoire immonde et le parent de la victime ? Sa mission n’est pas simple car très vite il apparaît que d’autres jeunes femmes ont subi les mêmes sévices et que l’assassin gravite dans les hauts sommets de la maison blanche. Le policier est obligé de faire profil bas pour avancer en terrain miné parmi les personnes très proches du premier magistrat. Un polar fascinant où l’auteur égal à lui-même déploie son génie du suspense, de la narration, des intrigues savamment concoctées. Pas étonnant que Patterson soit l’auteur de thrillers le plus vendu au monde et que ses quatre jeunes femmes du Murder Club Féminin, autre série mythique, connaissent un succès planétaire repris par la télévision.

 

Le deuxième Vœu de Ramon Diaz-Eterovic

Éditions Métailié - Traduit de l’espagnol (Chili) 18 €

Nous disions, dans une chronique passée que le détective privé Héredia n’était pas un inconnu pour nous. Personnage éminemment sympathique, il est toujours  célibataire mais il retrouve son grand amour de toujours, ce qu’il ne l’empêche pas de boire autant et de lorgner les femmes bien roulées qu’il rencontre et qui ont un faible pour ce beau mec désabusé qui semble constamment avoir besoin d’être consolé. Toujours, professionnellement, à la recherche de personnes disparues, il est confronté à sa propre histoire lorsqu’il est chargé de retrouver le père d’un chilien qui s’est expatrié en Allemagne pour fuir le régime de Pinochet. Lui-même éprouve soudain le besoin de retrouver son propre père qui, sans préavis, a délaissé sa mère et disparu dans le lointain sud du pays. Il s’ensuit une recherche parallèle d’une qualité sans précédent, l’auteur passant de l’un à l’autre disparu avec une aisance lumineuse alors que cet exercice de style doit être très compliqué. Nous avons là un authentique polar dont les réelles qualités vont bien au-delà car il est nimbé d’une humanité profonde et d’une tendresse émouvante. Il est rare que nous fermions un livre en restant songeur, le regard perdu. Vous pardonnerez à celui qui écrit cette chronique un sentimentalisme sans doute un peu vieillot s’il vous avoue avoir essuyé de la buée sur ses lunettes en refermant ce magnifique roman.

 

Un long et noir sommeil de Craig Russell

Rivages / Thriller - Traduit de l’espagnol  16 €

C’est le deuxième ouvrage de cet auteur espagnol qui a la particularité d’écrire en galicien, langue régionale de l’ouest de l’Espagne. Tout se passe à Saint Jacques de Compostelle, connu pour son célèbre pèlerinage qui motive de nombreux catholiques qui suivent un très long périple par des chemins balisés, depuis le moyen-âge, à travers toute l’Europe. Dans ce roman, point de marcheurs ni de croyants sublimés par leur foi mais deux personnages picaresques, deux petits truands sans aptitude pour la délinquance. Ils n’ont comme seul don que de manquer tous leurs coups et de sombrer de plus en plus dans la pire des mélasses. On en arrive à plaindre ces perdants et à vouloir qu’ils s’en sortent mais leurs tentatives de mettre la tête hors du sac sont vaines. C’est un polar plein d’humour, du Frédéric Dard à l’espagnol ? Mais, si on rit souvent, il y a quelque chose de poignant dans cette malchance qui colle aux basques de ces deux paumés. Passé du galicien à l’espagnol est une première traduction, puis de l’espagnol au français c’est compliqué et cela ne pouvait être confié qu’à un spécialiste de très haut niveau, en l’occurrence Georges Tyras, professeur d’espagnol à la faculté de Grenoble. Passionné de polar, il a été le traducteur préféré de Manuel Vasquez Montalban. Les habitués de Sang d’Encre à Vienne le connaissent bien pour ses brillantes interventions.

 

Guets-apens de Sam Hawken

Belfond/noir - Traduit de l’américain 21,50 €

Nous avions beaucoup aimé le premier livre de Sam Hawken, les disparues de Juarez, paru aussi chez Belfond. Ce deuxième roman est aussi fort et relève de ces ouvrages américains où le polar flirte avec le western. L’auteur avec son stetson, sa barbe taillée courte et sa veste en peau de mouton retournée est déjà à lui seul un personnage de ses romans. Nous sommes à la frontière du Texas et du Mexique avec les villes d’El Paso et de Juarez séparées par un pont sur le Rio Bravo. Voilà pour le décor. Les flics des deux pays collaborent pour démanteler des gangs qui fleurissent des deux côtés, gangs à la solde de véritables chefs de guerre dont les pratiques sont horriblement cruelles. Tout tourne autour d’un jeune homme qui sort de prison et qui entend bien reconstruire sa vie dans la légalité. Hélas, il est, aussitôt, récupéré par un de ces chefs mafieux qui entend bien le mouiller dans ses affaires délictueuses pour qu’il soit son homme de confiance. Lorsque les policiers apprennent cela, ils voient une trop belle occasion pour ne pas se servir du garçon qui devient leur homme en immersion dans le gang le plus dangereux de la frontière. De là un suspense qui prend aux tripes et ne nous lâche pas. Armes américaines contre stupéfiants mexicains, le deal est simple, les gains énormes. Fiction tirée de la réalité…Quel futur ? On en frémit.

 

Ne deviens jamais vieux de Daniel Friedman

Editions Sonatine - Traduit de l’américain 2O €

C’est un roman qui sort de l’ordinaire, par un nouvel auteur américain originaire de Memphis et vivant à New York. Son héros, Buck Schatz, est un juif rescapé des camps de concentration nazis qui découvre avec stupéfaction que le tortionnaire qui l’a persécuté au camp de Chelmo en Pologne est toujours vivant. Il avait été déclaré mort à la fin de la guerre. Schatz décide de le retrouver et de comprendre d’autant que l’individu serait parti en emportant des lingots d’or dont on devine l’horrible origine. Schatz, après la guerre, a immigré aux Etats Unis où il est entré dans la police dont il est retraité maintenant. Il bénéficie des aides de ses anciens collègues et des nouveaux qui le considèrent avec respect car il a fait une carrière exemplaire dans la police au point de servir de modèle à Clint Eastwood pour l’inspecteur Harry. Figure emblématique, il a tout pour bien conduire son enquête et ressort son vieux .357 Magnum. Il n’a aucune idée de là où il fourre son nez mais ses aptitudes  intellectuelles sont toujours aiguisées, sauf que sur le plan physique ce n’est plus comme autrefois et c’est ici que le bât blesse, il a 87 ans ! Qu’importe, le vieillard va conduire cette enquête à sa manière pour notre très grand plaisir ; son odyssée stupéfiante nous ravi, le personnage est truculent, têtu, dans un rôle que Jean Gabin aurait aimé jouer pour le grand écran.

 

 

Avis d’obsèques de Michel Embareck

Editions de L’Archipel  - 18,95 €

Avant de passer au polar à plus de trente ans, Michel Embareck, suite à ses études universitaires, a accumulé les expériences journalistiques : critique et rédacteur en chef adjoint au magazine de rock, Best, collaborateur du Monde de la Musique, journaliste à La Nouvelle République du Centre Ouest, responsable des faits divers et chroniqueur judiciaire. Ainsi, est-il devenu un spécialiste des magouilles locales où sont impliqués des élus, des capitaines d’industrie, des potentats intouchables, des caciques ruraux et urbains.  A partir de 2000, Victor Boudreaux enquêteur privé apparaît dans plusieurs de ses livres. Personnage massif et peu scrupuleux dans ses méthodes, il incarne une justice parallèle critiquable mais sauvagement efficace. Au-delà de ce personnage somme toute assez classique dans beaucoup de romans policiers, c’est l’intrigue et l’écriture qui sont originales et valent le détour. Ambareck est un véritable écrivain qui manie la langue française avec dextérité, faisant preuve d’un humour audacieux et de tournures linguistiques épatantes. Les situations qu’il décrit, les personnages qu’il met en scène relèvent du vécu et d’une fiction si proche de la réalité que, grâce à sa documentation sans faille, il est un grand témoin des turpitudes de notre temps. Un livre qui allie la lecture d’un polar véritable et la dénonciation d’un monde en déliquescence.