Chroniques de mai 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

La place des morts de Sylvie Granotier Albin Michel 19 €

Sylvie Granotier met au service du polar une des plus belles écritures de la littérature actuelle. C’est un régal de lire un livre remarquablement bien écrit ; cela change des textes où des auteurs cachent leurs carences sous le prétexte fallacieux que le polar est un genre secondaire alors qu’il a ses lettres de noblesse avec des écrivains comme Simenon, Jean Vautrin, Daniel Pennac pour ne citer que quelques uns qui ont conquis un très large public. Dans La place des morts, Granotier remet en scène Catherine Monsigny, avocate pénaliste, héroïne de la Rigole du diable, prix Sang d’Encre 2011. Avec une vision très perçante, l’auteur décrit des personnages anodins, des gens que nous pourrions croiser dans la rue, qui portent en eux des fractures savamment dissimulées. C’est, en premier, le cas de l’avocate qui, dans son département de la Creuse où elle revient, est confrontée à ses propres problèmes sur lesquels elle avait mis une croix. Ils ressurgissent lorsqu’un gamin accusé de meurtre déclare qu’il est son demi-frère et qu’il est innocent. Tout alors devient compliqué et c’est bien là que Granotier excelle en faisant découvrir les parts d’ombre de chacun. L’actrice talentueuse sait construire une mise en scène précise, qualité supplémentaire à cet excellent polar qui se déroule comme un film, fort d’un suspense constant.

Le bout de l’horreur de G. Morris Genèse Edition 17,5€

L‘auteur de ce roman est né en 1924, il a donc 89 ans. Grand Prix de la Littérature Policière en 1955, il a publié plus de deux cents livres aux éditions Un Mystère, aux Presses de la Cité, au Fleuve noir où il sera un auteur phare de romans policiers aux côtés de Michel Audiard, G.J. Arnaud, San Antonio, Jean Bruce… Il avait débuté dans l’écriture à l’âge de quatorze ans comme dactylo chez un importateur de coton du Havre. Bien plus tard il écrira un roman de souvenirs, Le forçat de l’Underwood. A partir de 1979, il se consacrera exclusivement à des romans de science-fiction. Ayant cessé de publier depuis une vingtaine d’années, nous pensions que G. Morris avait tourné la page définitivement. Il a fallu un coup de fil à son attachée de presse qui, en riant de notre émoi, a confirmé qu’il était bien vivant et en très bonne forme. Il faut se rendre compte qu’on se passait ses bouquins, en étude, au Lycée F. Ponsard dans les années cinquante. Quelle étonnante et agréable surprise de le lire à nouveau ! On retrouve la saveur des romans populaires qui ont enchanté notre jeunesse. En plus, Morris a bien vieilli et sa patte est là, toujours présente, mélange d’enquêtes policières et de phénomènes paranormaux. A lire absolument, pour les retraités en souvenir de nos lectures d’antan, pour les plus jeunes pour découvrir un auteur historique.

Contre toute attente de Linwood Barclay Belfond Noir Traduit de l’anglais (Canada) 22 €

C’est l’histoire d’un artisan propriétaire d’une toute petite entreprise qui vit la crise de notre époque difficilement. Il tient le coup grâce à sa femme et sa fille ; or, sa femme se tue au volant le laissant seul avec sa fille et des problèmes qui s’accumulent comme si le destin voulait s’acharner particulièrement sur lui. Voilà bien une histoire, hélas, ordinaire que beaucoup de livres et pas seulement des polars, ont traité. Sauf qu’à partir d’un fait divers très commun, Linwood Barclay monte une histoire rocambolesque que l’on suit de bout en bout sans éprouver la moindre impression de déjà lu ; c’est tout l’art de ce canadien superbe qui fait du quotidien la base de tous ses fantasmes. Peu à peu, ce qui sort de l’ordinaire devient plausible, le doute s’installe chez le pauvre veuf et, avant qu’il ne découvre la vérité, nous, nous l’avons imaginée, précédant de quelques pages ce qu’il va découvrir. Nous avons là une gymnastique littéraire géniale qui loin de plomber l’intérêt du livre le renforce car le lecteur devient sans le savoir un protagoniste qui, à la conclusion, se sentira très satisfait d’avoir raison. Ce sixième roman de Barclay chez Belfon a été salué par Stephen King : Mon idée de bonheur ? Trois jours de pluie, un frigo bien rempli et le nouveau Linwood Barclay

L’énigme de Flatey de Viktor Arnar Ingolfson Policiers Seuil Traduit de l’islandais 21€

Encore un roman scandinave diront, peut-être, quelques esprits critiques mais si la mode du moment est le reflet d’une bonne littérature, alors fonçons. D’abord les références de l’auteur sont sérieuses puisqu’il a édité une demi-douzaine de polars dont un a fait l’objet d’une série télévisée et celui qui nous occupe a été finaliste du Grand Prix de la Littérature Nordique, La clé de Verre, en 2004. Ensuite, ce roman se situe en un lieu perdu parmi les plus perdus en Europe où les gens vivent en une communauté restreinte et pratiquent une économie autarcique basée sur la chasse aux phoques et la pêche. C’est l’occasion de découvrir des modes de vie inconnus et surtout des comportements très particuliers. En effet, tout le monde se connaît, s’épie, sait des choses mais est très avare de ses paroles. Lorsqu’on découvre des restes humains sur un îlot perdu au nord de Reykjavik, tout s’avère difficile au fonctionnaire chargé de récupérer des bouts de squelette et lui donner un nom. Il n’est ni gendarme, ni inspecteur de police, simplement un vague adjoint du préfet pénalisé parce que totalement étranger à la région. La tâche s’avère difficile car c’est d’un crime qu’il s’agit mais le jeune homme va s’y employer en véritable Maigret de la Mer du Nord

Le coup du hasard de Lawrence Block Calmann-Levy Traduit de l’américain 19,50 €

Lawrence Block est un monument de la littérature policière et, ne le cachons pas, un de nos auteurs préférés depuis sa première traduction en français ; il s’est fait une spécialité d’employer plusieurs personnages récurrents qui apparaissent dans diverses séries dont Bernie Rhodenbarr, libraire de jour et cambrioleur la nuit, personnage toujours heureux et joyeux accompagné d’une adorable lesbienne, toiletteuse pour chien ; autre personnage récurrent d’une série d’une dizaine de romans, Evan Tanner qui, depuis la guerre de Corée ne peut plus dormir. Block a publié bien d’autres romans sous divers pseudonymes mais c’est avec la vingtaine de polars avec son personnage Matt Scudder qu’il atteint le sommet. Celui-ci est un ancien flic qui, dans une fusillade, a tué une petite fille. Il a démissionné de la police et s’est reconverti en détective privé. Devenu alcoolique, il essaye de s’en sortir mais c’est très difficile ; il y arrivera. Paru en 1981, Le Coup du hasard est dans la grande tradition des polars américains initiés par Dashiell Hammett. Scudder est à la recherche d’un assassin dans Manhattan et Brooklyn ; on évolue dans un monde pris sur le vif : les rues, les bistrots, les immeubles et les gens qui y vivent sont vrais. Ça c’est du polar !