Chroniques d'avril 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

Et vous trouvez ça drôle ? de Donald Westlake Rivages / Thriller Traduit de l’américain 21,50 €

Il faut absolument avoir lu un roman policier de Donald Westlake, romancier mythique américain. Il a publié plus d’une centaine de livres sous une quinzaine de pseudonymes. Il a disparu en 2008 et avait publié ce polar un an avant sa mort ; c’est dire que ce n’est pas un fond de tiroir, un manuscrit relégué en attendant des jours sans inspiration. On y retrouve le cambrioleur John Dortmunder, malfrat looser qui, au fil du temps, s’est fait une certaine réputation dans le monde de la délinquance new-yorkaise. Il a le don de se mettre dans des coups foireux et ses cambriolages ne lui rapportent guère ; heureusement, sa femme, par son travail sérieux assure le nécessaire. Dortmunder s’entoure de voleurs qui lui vouent une certaine vénération ; ils sont à sa mesure et ne sont pas très pointus. Avec beaucoup d’humour, Westlake prend un plaisir extrême à décrire ce petit gang de bras cassés et je ne peux m’empêcher de le citer à propos de l’un d’entre eux : Andy Kelp sortit du grand magasin et rentra chez lui avec trois costumes et deux manteaux sur le corps. Il ne faisait pas à proprement parler aussi froid que ça dehors, mais il valait quand même mieux les porter que les payer. Attention, vous risquez de devenir accro à cet auteur mirobolant dont les Editions Rivages ont publié une quarantaine de bouquins, de quoi meubler vos soirées pour un bout de temps.

61 Heures de Lee Child Editions Calmann-Levy Traduit de l’anglais 21,90 €

Jack Reacher est un personnage qui revient souvent dans les romans de Lee Child chez divers éditeurs. Nous avons fait état de son excellent livre “ Elle savait “, ici-même, en mai 2012. Il récidive dans l’excellence avec ce nouvel ouvrage où le suspense atteint des sommets. Imaginons la pire journée de neige que nous ayons connue en Dauphiné. Multiplions par dix le froid, le vent, le verglas, les congères, les véhicules dans le fossé et nous avons déjà une situation dramatique dans un bled perdu du Dakota du sud. Ajoutons une prison immense où la révolte couve comme une bombe à retardement, une horde de motars du genre Hells Angels qui squattent d’immenses bâtiments ayant appartenu à l’armée autrefois, tombant en décrépitude et qui servent de plateforme pour vendre toutes les drogues ; qui plus est, des flics pas du tout clairs ont des contentieux qu’il faut décrypter. Jack Reacher, ancien policier de l’armée américaine propose ses services. Il ne sait pas dans quel guêpier il va se fourrer car la violence, comme les éléments naturels ne fait qu’augmenter. Qui sont les flics corrompus, les complices ? Les victimes s’amoncellent. Cela est dense et plein de rebondissements. Le dénouement est exceptionnel. Gageons que Rechear réapparaîtra d’autant que Tom Cruise l’a incarné au cinéma dans Folie Furieuse. Pôle Polar titre de la rubrique

Etranges Rivages de Arnaldur Indridason Métailié Noir Traduit de l’islandais 19,50 €

Personnage récurrent d’une douzaine de romans d’Indridason, le flic Erlendur Sveinsson était absent de son précédent ouvrage, La muraille de lave, et laissait la place à ses collaborateurs pour prendre des vacances dans les régions désolées de l’Islande. Mais, pour deux bonnes raisons, notre flic ne peut s’empêcher d’enquêter dans le village où il a vécu avec sa famille. D’abord, le drame de sa vie a été la disparition, en pleine tourmente hivernale, de son frère jumeau dont on n’a jamais retrouvé le corps. Les parents ont porté ce fardeau jusqu’à leur mort et, bien qu’Erlendur ait déjà fait des recherches, ses fantasmes morbides et son sentiment de culpabilité n’ont rien arrangé. D’autre part, il est confronté à la disparition d’une femme disparue dans une autre tempête, au même endroit, il y a longtemps aussi. Après tant d’années, tout en pensant à son frère, il reprend des investigations qui auraient dû être faites avec plus d’acuité à propos de cette femme. Ce qu’il découvre le force à cacher son métier, ses motivations et l’oblige à des actes illégaux. Loin d’être un dépliant touristique, la vision de l’Islande que nous transmet le romancier est âpre, dure, inquiétante ; ses habitants semblent se connaitre tous, il faut sauver les apparences, d’où l’importance du non-dit. On frissonne avec Erlendur et ce n’est pas seulement à cause du climat.

Bloodmoney de David Ignatius Editions JC Lattès Traduit de l’américain 22€

C’est un grand retour du livre d’espionnage que ce huitième ouvrage traduit en français d’un éditorialiste du Washington Post spécialiste du Moyen-Orient et de la CIA. On sait combien la centrale du renseignement américain traîne de casseroles négatives des plus ridicules aux plus effrayantes. On sait qu’elle dispose de moyens énormes et secrets et qu’elle s’adonne à des pratiques qui, dans un pays se proclamant un exemple de la démocratie, relèvent des pires états fascistes. Bref, on ne va pas épiloguer sur tous ses travers car ce polar nous permet de pénétrer dans les abysses du service secret le plus tordu de la planète. Ses agents jouissent de statuts invraisemblables qui leur permettent de contourner les lois et de se conduire en véritables psychopathes. Au nom d’un ordre fallacieux et d’une morale d’un opportunisme révoltant, les alliances se nouent avec les malfrats et les terroristes les plus cruels. Il arrive qu’un des agents crache dans la soupe. C’est le cas d’une femme d’élite qui dénoue une intrigue empoignante au risque de sa réputation et de sa vie. Un grand malaise nous étreint quand on pense que toute cette histoire repose sur la collusion d’un service secret omnipuissant avec les réseaux terroristes qui ensanglantent la planète et qu’elle est écrite par un spécialiste qui ne fait pas seulement œuvre d’imagination.

Premier Homme de Xavier-Marie Bonnot Editions Actes Sud / actes Sud/noirs 22€

Ce roman policier est d’un grand intérêt d’abord parce qu’il a pour décor les superbes calanques proches de Marseille où des grottes sous-marines, découvertes à plus de trente mètres de fond, ont été colonisées par des humains de la préhistoire bien avant que le réchauffement de la planète fasse relever le niveau des eaux de la Méditerranée. Ensuite, une série de meurtres se rattachant aux découvertes faites dans ces lieux s’étale, sur plusieurs années, dans la vie d’un officier de police qui, à quelques jours de la retraite, voit ressurgir des faits étranges contraires à la logique d’un esprit cartésien ; un archéologue, assassin aliéné, principal acteur de ces crimes abominables se rattachant à ses découvertes puis à ses recherches, s’est échappé de l’hôpital psychiatrique où il était maintenu sous médicaments dans un local hautement sécurisé. On assiste alors à une course poursuite où s’enchevêtrent la réalité des planques, des analyses, des interrogatoires de témoins, des raisonnements logiques, des études de laboratoires scientifiques et des fantasmes touchant à un chamanisme venu de la nuit des temps et qui perdurerait. En fait, tout le monde est déboussolé, même le lecteur car s’accumulent les agressions, les signes ésotériques ; on est hypnotisé et on a du mal à quitter ce roman qui s’adresse plus à nos angoisses qu’à nos tripes jusqu’au dénouement.