Chroniques de mars 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

Comme dans un miroir de Gunnar Staalesen, Editions Gaïa Traduit du norvégien 23€

Voilà une nouvelle aventure de Varg Veum, le détective privé norvégien que l’auteur a rendu célèbre par une douzaine de romans qui ont connu un succès énorme dans son pays et à l’étranger. Rien que dans son pays, il a vendu plus d’un million de ses ouvrages. Il est bien évident que, depuis ces dernières années, les écrivains scandinaves prennent un malin plaisir, presque une démarche masochiste, à démolir les images exemplaires que nous nous sommes créées sur leurs pays et sur l’évolution de la société nordique. D’une certaine façon ils nous rassurent, nous décomplexent car, chez eux, l’infâme n’a rien à envier à l’abjection de chez nous. Malgré une population peu importante, malgré les idéaux religieux et sociaux très présents, malgré un ordre moral qui voudrait régenter le quotidien d’une manière lisse et inoxydable, la vie en Norvège n’est pas aussi enviable qu’on pourrait en rêver. Elle a aussi son cortège de délits, de crimes, de violence, de personnages guère reluisants et Gunnar Staalsen excelle à nous décrire des protagonistes complexes qui n’ont pas fini de régler des comptes avec leur passé, d’où le titre du roman, le miroir reflétant au présent un vécu lointain qu’on croyait effacé.

De glace et de sang de P.J. Parrish Editions Calmann-Levy Traduit de l’anglais 22,50 €

Deux sœurs se cachent derrière le pseudonyme qui signe ce livre ; deux sœurs dont l’écriture à quatre mains fait des merveilles. Elles sont coupables d’une douzaine de polars. Celui-ci est le deuxième traduit en français ; le premier, Une si petite mort, paru en novembre 2011, dont nous avions fait la chronique ici même, nous avait tellement emballés que nous attendions avec avidité le prochain ouvrage. De glace et de sang ne dément pas notre enthousiasme car, à nouveau, nous sommes plongés dans une intrigue puissante dont le suspense est tenu jusqu’en fin de lecture. D’abord, il y a le racisme primaire qui subsiste dans un pays pourtant dirigé par un noir. Difficile en étant noir de se faire accepter par des collègues blancs dans un commissariat du Michigan, état du nord, alors qu’on a quitté le Mississipi, état du sud, où le racisme est encore bien plus présent. Difficile d’enquêter sur la mort de celui qu’on remplace, lui aussi un noir dont la mort est certainement la conséquence des sujets d’enquêtes où il ne fallait pas qu’il mette son nez. Tout cela dans un climat intenable, au propre et au figuré, en plein hiver avec la neige venue du grand nord et des caractériels qui se joignent, s’affrontent, se mentent, se trompent, trouvent des coupables idéaux pour couvrir leurs macabres actions. Très fort !

Les disparues de Juarez de Sam Hawken Belfond Noir Traduit de l’américain 21€

D’une violence sans concession, ce polar donne froid dans le dos. Vécue ou documentée, cette histoire terrorise car, au-delà de sa trame policière, c’est un reportage dans l’horreur. Comment une telle ville, Ciutad Juarez, ville frontière entre Mexique et Californie existe-elle ? On peut y disparaître, surtout des femmes, sans que cela soulève de grosses vagues. Si les familles des disparues se montrent trop virulentes, elles sont condamnées au silence par les moyens les plus abjects. Les femmes sont du bétail dont on dispose à son choix et les maquereaux n’ont qu’à choisir jusqu’aux petites filles qui ont le malheur de jouer dans la rue. Le petit peuple de mexicains ne peut être que les valets complices d’une cohorte de maffieux qui vivent dans des résidences de plusieurs milliers de mètres carrés au sein de propriétés de centaines d’hectares auprès desquelles les demeures hollywoodiennes sont des bonbonnières pour stars désenchantées. Les ricains viennent faire à Juarez ce qui ne leur est pas permis chez eux. Ils franchissent la frontière pour se beurrer, se shooter, s’encanailler, baiser pas cher et dépenser leur fric dont une maigre partie retombe sur les mexicains condamnés à l’enfer. Que peuvent bien faire là Kelly Courter, boxeur déchu, drogué et Rafael Sevilla, un vieux flic alcoolo ? L’éternelle lutte du pot de terre contre le pot de fer.

La forteresse de Breslau de Marek Krajewski Série Noire Gallimard Traduit du polonais 23 €

Depuis 2008, à raison d’un roman par an, nous suivons les enquêtes de Heberhard Mock, policier très particulier qui travaille dans Breslau durant la deuxième guerre mondiale. Breslau est à feu et à sang, les soldats soviétiques sont à quelques bouches d’égout des dernières troupes nazies. Ils tirent sur tout ce qui bouge, sont sans pitié, malheur aux femmes qui leur tombent entre les mains. Nous n’irons pas jusqu’à dire que c’est le juste retour de ce que les nazis ont fait subir aux russes car la vengeance est aussi horrible quand elle touche, sans discernement, une population civile aux abois. Mock n’est plus le flic outrecuidant de naguère. Il a vécu dans sa ville tous les aléas de la guerre et du nazisme, louvoyant avec sa dextérité de dandy entre la bonne chère, les femmes les plus diverses, les bons cognacs et les cigares de prix. Ce temps là est révolu, Breslau est en ruine, Mock a été relevé de ses fonctions et, victime des bombardements, il est défiguré par des brûlures profondes et doit porter un masque. Pourtant, au milieu de l’apocalypse, ce nihiliste mondain s’attache à résoudre ce qui sera sa dernière enquête dans Breslau : trouver celui qui a violé et tué la nièce du général Von Mogmitz qui avait monté un attentat contre Hitler.

Cherche jeunes filles à croquer de Françoise Guérin Editions du Masque19 €

Lyonnaise, Françoise Guérin situe ce roman en Haute-Savoie, ce qui veut dire que nous l’avons lu avec une attention plus soutenue, cherchant des repères, des non-dits, des sous-entendus. Dans la région de Chamonix, des jeunes filles disparaissent mystérieusement sans qu’on puisse établir de véritables raisons ; or, comme la gendarmerie locale ne semble guère douée pour élucider ces drames, on fait appel aux parisiens, en l’occurrence un commandant de police spécialiste des profils psychologiques et son équipe. Tout ce monde se déplace à Chamonix, vit à l’hôtel, le patron faisant des allers-retours en train pour la capitale. En tant que lecteur on se dit que c’est méconnaître les spécialistes lyonnais et la police scientifique de Rhône-Alpes qui n’a rien à envier aux parisiens et que c’est faire beaucoup de frais. On abandonnerait presque mais l’auteur à reçu le prix Cognac aux éditions du Masque en 2007 pour son premier roman A la vue, à la mort, alors on fait fi de ces broutilles et on va plus loin ; et on fait bien ! Les disparues ne semblent pas avoir de liens entre elles mais, peu à peu, il ressort de l’enquête qu’elles ont toutes des troubles alimentaires graves et qu’elles se sont dirigées vers une institution où règnent des charlatans plus que dangereux. Une très belle écriture, des protagonistes qui ont du corps, un polar qui tient en haleine.