Chroniques de février 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

Blanche-Neige doit mourir de Nele Neuhaus Actes Sud Traduit de l’allemand 23, 50 €

C’est une histoire invraisemblable qui, grâce au génie de l’auteur devient plausible par une maitrise parfaite des évènements. Ils s’accumulent dans une logique que nous découvrons peu à peu sans que soient altérés le suspense et le dénouement final. Décidément, la maison d’édition Actes Sud a le vent en poupe. Après le Goncourt et, cerise sur le gâteau, le Prix Sang d’Encre de la ville de Vienne 2012 avec Casanova et la femme sans visage, voilà qu’elle récidive dans la qualité en traduisant un livre vendu à plus d’un million d’exemplaires en Allemagne. Il s’agit, à la fois, d’une erreur judiciaire ayant coûté de longues années de prison à un malheureux innocent et d’un huit-clos villageois où l’on reste figé dans des certitudes incohérentes manipulées par des potentats ignobles. Il s’ensuit un climat poisseux où des faits passés qu’on avait eu hâte de gommer refont surface. Dans ce patelin rien n’est bien clair et les gens agissent comme s’ils avaient tous quelque chose à se reprocher. Il faut que les policiers enquêtent sur la pointe des pieds car ils sont totalement impopulaires mais rien ne les arrête. L’énorme succès, outre-Rhin, de ce livre est mérité.

Les mâchoires du serpent de Hervé Claude Actes Sud 21 €

Ancien journaliste de la télévision française, présentateur du journal télévisé sur antenne 2 de 1975 à 1994, Hervé Claude a écrit une vingtaine de romans, la plupart publiés chez Ramsey, le Seuil, Gallimard et depuis quelques années chez Actes Sud. Il vit une partie de l’année en Australie et c’est là qu’il situe ses polars. Il a fait son coming-out en 2009 dans le journal Libération et ses protagonistes principaux, dans ses écrits, sont homosexuels. Ses polars sont d’un très grand intérêt car Hervé Claude banalise les relations entre hommes avec beaucoup de sincérité. Son polar est dur, âpre, sans faux-semblant ni voyeurisme et c’est là sa très grande force tout en étant agréablement dépaysant par le cadre australien qu’il décrit. C’est aussi un pamphlet contre le drame que continuent de vivre les aborigènes ; il a été facile ces dernières années d’être reconnu politiquement et socialement par les blancs car ceux-ci leur ont tout volé, même l’espoir d’une société plus juste à leur égard. Alors, pas étonnant qu’on essaye de leur faire porter le chapeau de crimes en apparence rituels. Cela arrangerait beaucoup de monde mais l’enquêteur principal est opiniâtre et ne se laisse pas manipuler. Dans cet univers cruel se dégagent peu à peu des sentiments que chacun percevra à sa manière, une profonde humanité et, sans aucun doute, un voile pudique de tendresse.

10è anniversaire de James Patterson JC Lattès Traduit de l’américain 22€

Le Women’s Murder Club est le thème d’une série de romans de James Patterson adaptés pour la télévision. Autour de Lindsay Boxer, lieutenant de police au caractère bien trempé, vient se greffer un groupe de femmes aux diverses spécialités qui se complètent pour lutter efficacement contre le crime. On y trouve une légiste, une officier de police, une assistante du procureur, une journaliste. L’engouement suscité par ce club réside dans le mélange savant d’une enquête policière avec les préoccupations toujours très personnelles qui troublent ces dames : peines de cœur, ambitions professionnelles, histoires familiales, relations parfois compliquées entre elles… Une grave affaire criminelle sert toujours de fil conducteur au polar avec un suspense et un dénouement final laissant une porte de sortie. Ici, c’est une adolescente droguée que l’on découvre à demi-morte sur la route après lui avoir volé son bébé. Par ailleurs, l’assistante du procureur plaide pour la condamnation à mort d’un présumé assassin mais cela devient compliqué car sa copine policière, au cours de sa propre enquête pour retrouver l’enfant, découvre des raisons mettant en doute les preuves avancées. Un méli-mélo pour une lecture peu engageante pourrait-on penser ? Pas du tout ! Patterson domine son sujet en excellence et produit encore un roman où le sujet angoissant laisse la part belle à un charme certain.

L’Ange du matin de Arni Thorarinsson Metailiè noir Traduit de l’islandais 20€

L’auteur n’est pas un inconnu puisque voilà son quatrième roman paru chez Métailiè. Ce polar a pour personnage principal ce qu’on peut appeler un journaliste d’investigation bien qu’il travaille pour un journal aux moyens restreints et à l’avenir incertain. Les journalistes qui fouinent de tous côtés et qui font bien leur métier ne sont pas vus d’un très bon œil par la police. C’est le cas d’Einar qui enquête sur deux meurtres n’ayant apparemment aucun rapport entre eux. Outre la complexité de sa démarche, il n’est pas aidé par un commissaire qui, à vrai dire, ne peut pas le saquer. Il apparaît que le journaliste est un homme à la fois critique et tendre qui conduit ses recherches avec humanité dans une Islande déboussolée. Alors, surgit un tableau pessimiste de cette île qui, après s’être crue le paradis nordique a perdu ses repères, ses illusions, son orgueil et se trouve confrontée à l’évolution d’une pensée générale égoïste, à la corruption et à l’éventail des délinquances réservées, croyait-on, à d’autres pays. Que faire ? Aller de l’avant, être honnête avec soi-même ? Il se dégage de ce polar une complexité intellectuelle digne de la grande littérature scandinave et il y plane une mélancolie dérangeante. Un ouvrage, un auteur qui valent le détour pour ceux qui lisent peu. Pour les autres, à lire absolument.

Les Expats de Chris Pavone Fleuve noir Traduit de l’américain 20 €

Il travaille dans une banque d’affaires, elle dans une administration. Il profite de ses très hautes connaissances en informatique pour se livrer à des actions sophistiquées illicites qui lui permettent d’engranger des sommes inouïes. Elle se sert de son emploi administratif comme couverture de son travail à la C.I.A. Depuis son recrutement à la sortie de la fac, elle a accompli les missions les plus dangereuses, sait se servir de toutes les armes, a parfois tué de sang froid. Ils s’aiment, ont de beaux enfants, forment une famille exemplaire. Lui, il attend son heure et cache ses dizaines de millions de dollars dans des paradis fiscaux ; elle, épouse discrète et bienveillante sait dominer, dans le cadre familial, toute la violence dont elle est capable. Le hic, c’est que ni l’un ni l’autre ne connaît la face cachée de l’autre et que, lorsque le F.B.I. s’en mêle, ils découvrent, peu à peu, l’activité principale de l’autre et vont devoir, en final, se serrer les coudes après une période de flottement. Les femmes ont rarement une telle maîtrise dans les romans populaires où elles apparaissent soit comme des sexe-symboles, soit comme des tigresses, les séries télévisées abondant en ce sens ; Fleuve noir a découvert un auteur dont on reparlera, ce personnage féminin sortant de l’ordinaire et pouvant reprendre du service.