Chroniques de janvier 2013

… ou les noires lectures de François Joly

 

Les Anges Noirs de Aevar Örn Josepsson Série Noire Gallimard Traduit de l’islandais 21,50 €

Elle est une informaticienne géniale qui, s’étant fait larguer par son amant, patron d’un groupe industriel important, s’introduit dans l’appartement de celui-ci pour pirater ses ordinateurs. On devine que le monsieur a des choses à cacher et que la dame entend le faire chanter ou plus simplement se venger en dévoilant les turpitudes commerciales et financières de cet individu peu sympathique. C’est de bonne guerre, peut-on penser ? Sauf que la belle s’escamote dans la nature avec son ordinateur portable qui renferme certainement des dossiers explosifs et que l’on n’entend plus parler d’elle. De quoi étonner, puis alarmer, puis craindre le pire. La police officielle cherche à comprendre et se lance sur la piste de cette femme qui, outre ses charmes, a d’autres atouts dans son jeu mais les policiers très compétents qui dénouent les fils d’une intrigue passionnante ne sont pas les seuls à œuvrer et les rebondissements ne manquent pas. Décidément l’Islande que l’on citait comme un exemple social, moral, politique et économique a de quoi revoir sa copie et ses écrivains nous envoient des témoignages qui sont bien loin des images idylliques auxquelles on nous a habitués.

Munitions de Ken Bruen Série Noire Gallimard Traduit de l’anglais (Irlande) 20 €

Ken Bruen, professeur d’anglais a enseigné dans divers établissements de la planète. Un jour, alors qu’il boit un coup dans un bar de Rio de Janeiro, une bagarre éclate ; les flics qui interviennent, ne faisant pas de détail, l’embarquent. Il est incarcéré, torturé pendant trois mois. Libéré, il rentre en Angleterre et tombe en dépression. C’est l’écriture qui va le sortir du marasme ; en une quinzaine d’années, il devient l’un des auteurs majeurs du polar. Vivant en Irlande avec sa famille à Galway, sa ville natale, Ken Bruen produit en moyenne deux romans par an, tous reconnus comme excellents et fidélisant des lecteurs qui attendent avec passion les exploits de ses personnages récurrents dans deux séries très distinctes : l’une avec un irlandais, Jack Taylor, un inspecteur devenu privé, moitié looser, moitié fin limier, l’autre avec Roberts et Brant, deux flics londoniens, violents, inclassables. Dans Munitions, le grand intérêt du roman réside dans le fait que Brant est cloué sur un lit d’hôpital entre la vie et la mort après s’être fait tirer dans le dos. Ce sont les flics de son commissariat qui mènent l’enquête. C’est l’occasion pout l’auteur de décrire avec plus d’acuité les réactions et les états d’âme des collègues de Brant qui par son caractère irascible, ses méthodes peu orthodoxes de flic ripou est loin de faire l’unanimité. Un sacré bon polar !

La moitié du Paradis de James Lee Burke Rivages/thriller Traduit de l’américain 20€

James Lee Bueke est l’un des auteurs fétiches des éditions Rivages. Avec pas loin d’une trentaine de bouquins traduits en français, il ne donne pas dans la dentelle. Chantre du vieux sud américain, il fait évoluer ses protagonistes en Louisiane, où les mentalités, les situations, les mœurs sont d’une époque révolue. Tant d’ anachronismes nous sidèrent et nous allons d’étonnement en étonnement, surpris que dans un pays à la pointe de la modernité, il puisse demeurer des comportements, des traditions, des mentalités dont on s’est débarrassé depuis plus d’un siècle dans les coins les plus reculés de la France profonde. L’autre moitié du Paradis c’est l’enfer et c’est bien ce que vivent trois jeunes hommes, fils de petits blancs qui n’ont pas de chance. Ils s’enfoncent peu à peu dans une tragédie dont ils ne peuvent sortir. On trouve là un destin sans concession, implacable, trois vies parallèles qui se croisent à un moment mais le destin est digne de la tragédie grecque ou plutôt du fatum latin où malheureusement rien ne peut être modifié dans la vie car les dieux en ont décidé ainsi. Comme dans les westerns, on attend la cavalerie, comme dans beaucoup de drames, on attend la rédemption, le clin d’œil complice, la femme au grand cœur qui sauve la mise. Noir, c’est noir ! Un polar puissant.

Le dernier Lapon de Olivier Truc Métailié Noir 22 €

On pourrait penser que dans le grand nord le froid calme les sens et les esprits, que les lapons se contentent d’élever leurs rennes et de poser pour la photo de touristes courageux, que les belles blondes sont accueillantes et chaleureuses, que les grands gaillards costauds n’ont pas de problèmes. Seulement voilà, sous la plume d’un étranger, français qui plus est, on découvre que le nord de la Scandinavie est un sacré panier de crabes et que sur cette fin du monde que se partagent Suédois, Norvégiens, Islandais, Russes, selon des frontières mal définies se passent des faits curieux et très répréhensibles. Notre auteur français n’y va pas de main morte : vols, meurtres, agressions sexuelles, inceste, alcoolisme profond, pédophilie, folie, moustiques. Rien qui incite a faire un tour là-bas. Pourtant des malfaisants s’y risquent, car, si le renne est roi dans la toundra, le sous-sol cache de l’or et de l’uranium. Dans un contexte sociologique envoûtant avec des personnages locaux sortis des grands romans d’aventure, se télescopent une tradition venue du fond des âges et une modernité inquiétante. Madame Métailié nous avait parlé avec enthousiasme de ce polar. Nous ne sommes pas déçus et, pour un premier roman, Olivier Truc produit une œuvre splendide en allant piétiner les plates-bandes des auteurs scandinaves et se hisse au niveau des meilleurs d’entre eux.

I Cursini de Alix Deniger Série noire Gallimard 16,90 €

Certains ne liront pas ce livre car ils en ont certainement marre des sempiternelles histoires corses, de ces vendettas sanglantes aux prétextes incompréhensibles, de ces nationalistes d’un autre âge, de ces rackets contre lesquels nul ne s’élève, de ces truands cruels qui cohabitent avec des séparatistes excités. On aurait tort de négliger ce superbe roman car à l’inverse des analyses fastidieuses et répétitives de nos habituels magazines, ce polar fait fi de la symbolique dans laquelle on englue la Corse : l’âme corse, la famille, les bandits d’honneur, la tradition, la femme au foyer, la maman en noir de deuil, la parole donnée, la sœur ou la cousine au grand cœur. Ici, tout est violence parce que tout tourne autour du pognon. Les nationalistes en perte de consensus ont besoin de se rebecter, les truands flambent et la drogue est partout mais cela ne suffit pas. Alors tout ce monde marche sur les plates bandes de l’autre à grand renfort d’assassinats, d’amitié trahie et de coups foireux. On comprend qu’on est très loin du romantisme corse de “Matéo Falcone “ ou “Colomba“ de Prosper Mérimée et qu’avec la complicité de politiques mafieux, l’histoire actuelle de l’ile tourne à la tragédie la plus noire. Grâce à Alix Deniger qui sait de quoi il parle puisqu’ancien policier traquant les autonomistes, on comprend, au travers d’un roman captivant, que la Corse est en pleine “voyoucratie “.