Chroniques d'avril 2014

… ou les noires lectures de François Joly

 

Né pour être sauvage de Alexis Aubenque

Calmann-Lévy

C’est le sixième roman policier que produit Alexis Aubenque chez ce même éditeur et c’est le troisième volet de ses nuits noires à Seattle, grande ville de l’Etat de Washington à l’extrême nord-ouest des Etats Unis. On retrouve le capitaine Logan et Hurley sa femme, profileuse de son métier, qui l’a souvent aidé pour démasquer les pires criminels. L’auteur nous ligote dans une histoire compliquée que seul son talent nous permet de suivre sans effort. Une femme flic a été sérieusement amochée par un gros bras certainement téléguidé par un capitaine d’industrie peu reluisant. Alors, quand on touche à l’un de leurs collègues, les flics mettent le paquet mais cela ne suffirait pas à construire une histoire si cette agression ne déclenchait des faits de plus en plus graves. Pendant ce temps, un motard, ancien des Hells Angels, alcoolique, tueur patenté, poursuit une mission glauque sans qu’on sache bien où il va, ce qui ajoute du sel à un roman vraiment très captivant. Originaire du coin, il vient, peut-être, régler des comptes passés. Aubenque sait peaufiner ses descriptions et ses personnages qui, tous, ont l’originalité des gens pris sur le vif.
Un véritable polar, de ceux qui, fidèles au genre, nous font déguster une littérature pleine de rebondissements faisant des Hells Angels et leurs hordes sauvages les cow-boys modernes d’un ordre décadent.

 

Le duel de Arnaldur Indridason

Maitailié noir - traduit de l’islandais

L’Islande est plus connue pour ses volcans, ses glaciers, ses paysages  que pour ses auteurs de polars mais Arnaldur Indridason a porté le  genre au plus haut sommet. Traduit dans des dizaines de langues, il  serait sans doute l’écrivain le plus important de la grande île si un prédécesseur, Halldor Laxness, n’avait obtenu le prix Nobel de  littérature, en 1955, pour sa trilogie la Cloche d’Islande traitant magnifiquement de la résistance des islandais face à l’hégémonie danoise. On retrouve dans la majorité des livres d’Indridason son flic mythique Erlendur mais il l’écarte parfois pour donner le rôle principal à des policiers qui le touchent de près ou de loin. Ici, c’est un retour en arrière avec la commissaire Marion Briem qui deviendra la chef d’Erlendur et qui doit résoudre un meurtre sur fond d’un évènement historique de l’été 1972, le championnat du monde des échecs entre le russe Spassky et l’américain Fischer. Là encore, l’auteur surprend faisant appel aux souvenirs d’enfance de la commissaire pour expliquer le présent car elle a connu le dur cheminement du traitement de la tuberculose dans un pays où cette maladie était endémique. A la fois roman policier mais aussi roman d’espionnage – nous sommes en pleine guerre froide –  la partie d’échecs s’avère plus une confrontation entre l’Union Soviétique et les Etats Unis qu’un simple tournoi international.

 

Wildcat Play de Helen Knode

Rivages Thriller

La romancière connaît bien le milieu des forages pétroliers car elle y évolue avec l’aisance de quelqu’un à qui on ne le conte pas. Pourtant s’il est un univers qu’on n’imagine pas pour une femme ce sont bien ces chantiers où prime un travail à la limite de l’humain. C’est un milieu dur, réclamant des possibilités physiques que l’on n’attend pas du beau sexe car, jour et nuit, il faut que le derrick fonctionne contre vent, pluie, neige et les hommes qui travaillent sont des masses de muscles et les outils, les tubes, les câbles n’ont rien d’épingles à cheveux. Ajoutons que ces forces de la nature sont  des machos de première main et qu’ils traînent avec eux un passé chaotique. C’est du moins ce que décrit Helen Knode en posant une héroïne qui abandonne son confort de critique de cinéma et se fait embaucher sur une tour de forage. Elle allie volonté, courage, une condition physique qui lui permet d’être admirée par tous les mecs qui bossent là. Seulement, les rivalités, les gros sous, les intérêts financiers que génèrent les possibilités  d’un puits de gaz ou d’huile sont énormes. Dans ce microcosme crépusculaire, lorsqu’il y a un crime, l’enquête n’est pas aisée. Il faut décrypter les contentieux qui remontent à loin mais aussi se heurter à  l’esprit de corps qui règne parmi ces ouvriers soudés entre eux par un travail de titans. Un roman costaud. Une belle histoire de femme.

 

Barby Blue de Olivia Koudrine

Le cherche Midi Thriller - Traduit de l’américain

Dès les premières pages cela démarre très rude : dans un restaurant parisien servi par des aveugles dans l’obscurité, un client est émasculé. Vengeance bien sûr mais plusieurs détails amènent une jeune femme à penser que ce crime est en rapport avec sa propre histoire. Ex-danseuse du Crazy Horse Saloon, mariée, mère de famille, elle traîne en elle les désastres de son enfance qu’elle n’a confiés à personne sauf à une amie avec laquelle elle a entretenu des rapports compliqués. Elle va donc mener une enquête pour retrouver cette femme et comprendre mais elle ouvre des portes qu’il aurait peut-être mieux valu laisser fermées. Repartir dans son passé rameute des moments cruels où s’agitent des personnages plus que douteux. La qualité de ce roman réside dans une écriture magnifique au service d’une intrigue qui nous accroche sans nous quitter. La romancière, elle-même ancienne girl du Crazy horse, nous livre une approche authentique de ces femmes magnifiques dites les plus sexys au monde. Derrière les sourires éclatants et les corps dénudés qui attirent les touristes de toute la planète, sont enfouis des secrets loin des stéréotypes dont les magazines ou les reportages télés nous inondent spécialement à l’occasion de fêtes de fin d’année. Olivia Koudrine sera présente pour les vingt ans de Sang d’Encre les 15 et 16 novembre.

 

La danse de la mouette de Andrea Camilleri

Fleuve Noir - Traduit du sicilien  20,20 €

Camilleri a quatre-vingt-huit ans et il publie encore. Peut-être pour rattraper le temps de sa vie où il n’a pas écrit de polar. Il commença à cinquante-sept ans à l’heure où les gens pensent à la retraite. Pourtant, il a bien rempli sa vie : scénariste, enseignant, metteur en scène, adaptateur pour le cinéma, la télé et la radio, poète, il a même gagné un concours devant Pasolini. Dès le premier roman, le succès est important en Italie suivi d’une consécration mondiale. Il écrit dans une langue qu’il a créée, panachage savant d’italien et de sicilien, un régal pour les italianisants et un casse-tête pour les traducteurs. Son héros, le commissaire Montalbano – en hommage à Manuel Vasquez Montalban, grand écrivain de polars ibériques – est un flic épicurien anxieux qui a le don de se lancer dans des enquêtes où tout semble perdu d’avance. Il évolue en  Sicile  où la Maffia est omniprésente et entend qu’on parle d’elle le moins possible, ce qui force le héros et surtout l’auteur à une gymnastique intellectuelle savante pour en dire assez sans atteindre le trop.  La danse de la mouette est une courte chorégraphie qu’effectue cet oiseau marin avant de mourir ; elle est le signe que Montalbano voit au début de son enquête dans un port de Sicile où les pêcheurs ne se contentent pas de manipuler des caisses de poissons. Un temps de lecture très jouissif.